Je suis en psy depuis une semaine déjà. Ca tourne plutôt bien, je participe à tous les soins, sans exception. Je fais les entretiens avec les médecins, les internes me posent plein de questions après pour savoir si j'ai bien compris ce qui se passait. Bref, c'est génial. On est lundi, je ne suis pas venu depuis le vendredi et je prends les transmissions du matin avec mes collègues. A cinq heures du matin, un jeune homme a été amené en ambulance en provenance des urgences où il a été sédaté. Il fut trouvé sur la voie publique, frappant des toits de voiture, parlant aux feux rouges (mais pas aux verts), insultant tout le monde. Il avait fraudé dans le train pour revenir de Bayonne où il était en vacances. Aujourd'hui je suis avec Annie. Je l'adore Annie. On va aider la collègue de 7h à finir de préparer les traitements, on va réveiller tranquillement les patients qui ont des prélèvements sanguins, je pique sous l'œil attentif et les conseils avisés de cette ancienne IDE urgentiste qui s'est convertie à la psy au bout de 20 ans, puis nous allons voir Mathieu. Il est réveillé, prostré dans son lit, et nous demande où il se trouve. Nous lui expliquons qu'il doit passer un peu de temps hospitalisé dans notre service pour son bien-être. Il ne comprend pas, puisqu'il n'est pas malade. Qu'on laisse enfin tuer tous les gens qui lui en veulent. Nous lui expliquons que ça n'est pas une bonne idée, et lui proposons de monter avec nous prendre un bon petit déjeuner. Prise de conscience. Je ne comprends pas où je suis, donc je me casse, désolé. Il poursuit dans le couloir en direction de la sortie (verrouillée heureusement) et nous le rattrapons. Il essaie de casser la vitre, mais s'effondre dessus, encore sédaté par le RIVOTRIL de la nuit. Nous lui tendons la main pour l'aider, il nous vire en nous insultant, puis nous suit. Quand même. Lorsque nous lui tendons son gobelet en plastique contenant son cocktail Loxapac+Rivotril, en lui expliquant que cela va calmer ses angoisses, il fait mine de le prendre, et le jette à travers la pièce. Les autres patients sont effrayés et quittent les lieux, sentant que la crise de Mathieu n'est pas loin. Alors qu'il commence à se rouler par terre en hurlant des insultes aux voix qui le tyrannisent, alors qu'il commence à échapper à tout contrôle, un regard avec Annie nous suffit pour nous comprendre. Chambre d'isolement. Immédiatement. Attention, ça n'est surtout pas une punition pour un enfant pas sage ! C'est un moyen de protection, de contention lorsque l'état du malade le nécessite. Et là, il le nécessite sacrément. J'appelle de suite les autres pavillons pour qu'il nous envoient des hommes en renfort (à ce moment de la matinée, il n'y a que moi dans le pavillon avec deux femmes). En attendant qu'ils arrivent, je vérifie la prescription médicale d'urgence, et prépare l'injection intramusculaire qui devra être administrée de force. Pendant ce temps, Annie bipe l'interne de garde pour qu'il vienne prescrire la chambre d'iso. 5 mecs arrivent de différents pavillons et se saisissent sans un mot de Mathieu dont nous avions écarté le maximum de choses avec lesquelles il pourrait se blesser. Annie va ouvrir la double porte de la chambre, je suis les mecs qui tiennent Mathieu avec mon injection dans un plateau et quelques compresses imbibées d'alcool. Un des IDE, après avoir jeté Mathieu sur le lit lui baisse son caleçon et me regarde. Putain, c'est moi qui ai la seringue. J'ai jamais piqué d'IM. Je connais la technique, mais j'ai jamais fait en vrai dans une vraie fesse, vous voyez quoi. Mais a-t-on le temps de réfléchir longtemps dans ces cas là ? Les cinq mecs commencent à peiner même s'ils sont accroché de tous leurs membres à Mathieu la crevette de 50kg qui aimerait bien les faire balader à deux mille lieues d'ici. Je m'approche d'un pas très assuré, mes genoux tremblants étant quasiment cachés par le pattes d'éph que je porte ce jour-là. J'aseptise la peau (Putain, il a les fesses douces !), j'ai même pas de gants, pas eu le temps d'en prendre, et je pique là où il faut, comme il faut, vérification d'absence de reflux, injection, je dépique et lève haut la seringue pour ne piquer personne. Je me relève du corps de Mathieu. « Salauuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuud !!!!!!!!!!! » C'est déjà terminé. Nous le bouclons dans sa prison de sécurité, il continue de nous insulter. Je n'imagine pas à ce moment que ce rituel allait se passer de la même manière pendant une semaine. Une heure après environ, nous proposons à Mathieu un petit déjeuner qu'il dévore malgré l'étincelle éteinte dans ses yeux. Il nous demande de fumer une cigarette, mai il n'a pas le droit de sortir du tout. Nous nous excusons, il nous répond que c'est pas grave, une prochaine fois alors. Puis il me regarde dans les yeux et m'assure que nous nous sommes déjà rencontrés. Peut-être… Je ne sais pas. Pendant une semaine entière, il nous adresse quelques mots, une fois passées les insultes précédant les prises de médicaments qui se soldent alors à chaque fois par un injection de force. Au médecin, il ne dit rien du tout. Il n'a rien à lui dire de toute façon. Et puis un jour, Mathieu parle au docteur, il explique tout. Bayonne, avec des amis. Il fume un joint puis deux, et soudain, il faut qu'il revienne à Paris. Impérativement, sinon, ses parents vont changer les meubles, et de toute façon, ils ne peuvent pas lui téléphoner pour lui demander son avis, ils mentiraient. Quoi qu'il se passe, ils mentiraient. Alors Mathieu prend le train, sans billet, mais tout le monde le regarde, se moque de lui et l'insulte. Il ne voit pas les lèvres des gens bouger, mais lit bien dans leurs pensées qu'ils lui sont hostiles. C'est méchant, les gens. Et puis il arrive à la gare. Il se chope une amende, mais il s'en fout, de toute façon, c'était pour mieux lui mettre des bâtons dans les roues. Paris, Mathieu se perd alors qu'il y habite. Les feux rouges ne sont pas sympas non plus. Ils se calment quand ils sont verts, mais rouges, quelle horreur ! Alors pour se calmer, il frappe des voitures. Fort. Pendant des heures. Et se fait ramasser par les flics. Devant son discours incohérent, ils l'emmènent à l'infirmerie de la préfecture de police. Et voilà. Aujourd'hui, ls voix le laissent un peu parler au médecin. A nous c'était pas pareil, parce que nous, on est plus sympa. Il a 19 ans, étudiant en médecine, schizophrène, pour toujours. Quel avenir pour lui ? C'est souvent que je pense à Mathieu.
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